Expo : Francis Bacon au Centre Pompidou

Le samedi 26 octobre, je me rends à l’exposition sur Francis Bacon au Centre George Pompidou avec ma très chère Clémentine (aka @mikankey sur instagram). Cela fait un moment que l’envie de me retrouver face à cet artiste si étrange me trotte dans la tête. Et aussi parce qu’il ne faut pas traîner pour réserver son billet, c’est qu’il attire un maximum de monde le bougre.

Je considère qu’il y a vraiment un « avant » et « après » l’exposition Francis Bacon – le Centre Pompidou, bombez pas trop le torse parce que c’est pas votre scéno’ qui sauve les meubles, bien au contraire. Passons. Et pour ceux que ça dérange de lire des petits coups de gueule glissés au détour d’une phrase, je vous recommande le rayon développement personnel de votre librairie, pas de risque de vous sentir agressé. Mais n’oubliez pas non plus que Nietzsche prône le mépris de soi et le chaos intérieur dans le but de conserver sa dignité humaine. D’ailleurs gardez bien cela en tête car ça explique pas mal d’aspects de l’oeuvre de Francis. Après je dis ça, je dis rien.

Si vous n’avez pas quitté l’article à ce stade, bravo. Continuons.

Quand j’ai entendu parler de l’expo, comme pas mal de mes confrères humains, j’ai eu un mouvement de réticence. En même temps, Bacon c’est pas non plus la joie et la bonne humeur autour d’une table recouverte de Haribo goût Coca-Cola, si vous voyez ce que je veux dire. Et si vous voyez pas, Bacon, c’est ça :

Œdipe et le Sphinx d’après Ingres, 1983
Triptyque – Three studies of a crucifixion, 1962

Voilà, donc à première vue, les morceaux de chair humaine style charogne et jambonneaux suspendus surveillés par des gueules cassées, ça ne donne pas envie de se rouler par terre. Mais justement, d’où l’intérêt de prendre ses petites fesses avec soi et de les bouger pour aller voir son travail en vrai. Si j’ai un conseil à vous donner, une fois de temps en temps, allez voir en priorité les artistes sur lesquels vous avez des réticences plutôt que de toujours vous frotter à ceux que vous aimez. Simplement parce que d’une, vous allez peut-être aimer et donc découvrir un nouveau mouvement pictural, un nouvel artiste, décloisonner un peu votre petit univers si beau et si parfait, et de deux, parce que les émotions que vous allez ressentir à ce moment là vont vous submerger tel un ouragan et calmer un peu votre rationalisme spontané. Vous allez vous poser des questions que vous ne vous posez pas d’habitude, être dégoûté, effrayé, stressé, mais aussi parfois vous surprendre à apprécier. Vous allez être en vie, tous vos sens vont être en éveil et vous n’allez pas déambuler passivement en attendant que ça se passe.

Donc bon, ça n’a pas l’air si mal que ça, si ? Je suis désolée si je digresse mais je pensais qu’il était important de poser ces bases sans lesquelles, personnellement, je n’aurai jamais été voir Francis. Si vous désirez en savoir un peu plus sur qui il était parce que je ne ferai pas de cours sur sa vie, je vous recommande vivement sa biographie faite par Artvulgaris. Bien, rentrons dans le vif du sujet.

L’exposition Francis Bacon

Je ne vais pas trop m’étendre sur la scénographie (donc comment l’espace de l’exposition est agencé), parce que je considère vraiment que Pompidou n’est pas une référence. Si les toiles vous emmerdes, ça ne rattrapera rien. C’est vide, c’est plat, c’est blanc, c’est classique. Surtout au dernier étage où on ne peut absolument pas profiter de la vue panoramique ni de sa lumière, ce qui est sacrément con. Quand on voit les merveilles qui existent à Paris et la multitude de musées qui arrivent à faire de jolies choses, c’est décevant. Et pourtant Pompidou est un de mes musées favoris (ne croyez pas que j’aime me faire du mal, ça n’a rien à voir).

D’ailleurs, l’exposition Francis Bacon est un assez bon exemple qui confirme ce que j’avance. L’ensemble de la scénographie mettait en parallèle des textes d’auteurs (George Bataille, Joseph Conrad, T.S Eliot, Eschyle, ce cher Nietzsche ou encore Michel Lieris) ayant inspirés Bacon et ses œuvres, donc ses interprétations. D’où le nom de l’expo : Bacon en toutes lettres. Honnêtement, j’ai trouvé que les textes ne s’inscrivaient pas dans les tableaux. Qu’ils n’étaient pas bien liés dans le cadre de l’exposition (je ne suis pas en train de critiquer le travail de Francis, on est bien d’accord). En gros, vous aviez d’un côté les toiles, et de l’autre des espèce de pièces ouvertes en cube où vous vous rendiez pour vous poser à écouter les textes lus. Bah c’est chiant en fait. Donc pour l’immersion littéraire, c’était loupé. D’ailleurs une personne avec qui nous avons discuté pendant l’expo se sentait désemparée et trouvait qu’il y avait une véritable pénurie d’explications sur le sens de l’expo. Un peu dommage quand le sens est sensé émerger d’écrivains de génie.

Fort heureusement, avec un artiste comme Bacon, difficile de s’ennuyer malgré tout. Pour vous aider à voir son œuvre sous différents angles, je vais vous donner quelques axes sur lesquels vous appuyer.

Je vous rappelle simplement que je ne donne pas de cours sur l’histoire de l’art et que tout ce que j’écris émane de moi, de mes impressions, et n’est validé par aucune sorte d’institution. C’est pas de ma faute si vous me lisez, ça reste votre problème. Dans tous les cas, sentez-vous libre de débattre, ce sera avec grand plaisir parce qu’on est dans une putain de démocratie.

Francis et Francis

Les couleurs

La force et l’intensité des couleurs dans les tableaux de Francis sont ce qui m’a frappé immédiatement. Je dirais que son utilisation de ces couleurs se fait de deux façons. D’une part, il exploite certaines zones de sa toile avec des marquages très contrastés et unis, où chaque couleur est délimitée de manière franche. D’ailleurs, on remarque une couleur majeure dans la plupart de ses tableaux – c’est assez visible dans l’oeuvre ci-dessous où l’on constate une prépondérance de ce que Clémentine a baptisé le « rouge betterave de Francis« . D’autre part, sur une grande partie des œuvres, on peut également noter des zones que nous avons décidé d’appeler le « Gloubiboulga de Bacon« , c’est à dire un mélange de toutes les couleurs franches utilisées au préalable pour marquer un espace plus abstrait. Ce fameux « mélange » est très visible lorsque l’on voit les toiles en vrai. D’ailleurs, une des raisons pour lesquelles il FAUT aller voir les artistes en vrai, c’est bien pour leurs couleurs. La plupart de ce que vous voyez sur internet ou dans les journaux est à milles lieues de la réalité, qui vous prend à bras le corps.

Un autre point intéressant pour terminer ce paragraphe est l’utilisation massive du beige. Si l’on admet que le bleu Klein existe, j’encourage vivement à ce que l’on crée le beige Bacon, car il est littéralement partout, au-dessous, en-dessous, mélangé, épaissi… et dans toutes les toiles. C’est d’ailleurs ce beige qui crée souvent le malaise, qui écœure de par sa trop grande présence, tant sa ressemblance avec la couleur de chair humaine est si peu ragoûtante.

Study of George Dyer, 1971

La matière

Encore un élément qui atteste de la brutalité des œuvres de Bacon. Les couches de peintures, leur parcours et la superposition des couleurs dont on vient de parler créent des effets de matières impressionnants qui viennent parfois jusqu’à sortir l’oeuvre de sa dimension initiale. Bacon arrive à faire naître un volume dont on aimerait percer les secrets et qui – et je trouve cela assez rare, lui fait côtoyer aussi bien la frontière surréaliste que réaliste.

Triptyque, 1976
(impossible de retrouver le nom. désolée.)

Le mouvement

Il va de pair avec la matière : le mouvement est un élément qui vient soutenir ce passage de dimensions qu’opèrent les toiles de Francis. On le voit majoritairement dans l’expression des corps humains, souvent pris au piège dans des sortes de vivarium, pointés du doigt par de mystérieuses flèches et semblant lutter entre eux ou avec eux-même. Ce mouvement vient principalement de la façon dont sont peintes les parties du corps (souvent les jambes et le visage), où l’on voit bien que le pinceau trace des ondulations de couleurs faisant naître différentes énergies. C’est d’ailleurs ce qui donne cette impression de voir des gueules cassées quand l’on regarde les autoportraits de Bacon.

Two studies of self portrait, 1972
Triptyque, 1967

L’espace

Aussi bien à l’intérieur des tableaux que dans la façon dont ils sont construits, Bacon utilise l’espace pour valoriser l’impact de ses œuvres et le potentiel inconfort qu’elles peuvent engendrer. La plupart des toiles sont grandes, voire presque à taille humaine, ce qui relativise totalement la façon dont nous nous comparons aux corps qui sont représentés. A l’intérieur, les personnages semblent emprisonnés, entourés de vide ou de constructions en verre. De plus, certains d’entre vous ne sont pas sans savoir qu’un grand nombre des œuvres de Bacon sont construites en triptyques – c’est-à-dire en trois toiles qui se complètent. Ce format de triptyque est important et accentue en très grande partie la présence des sujets qu’il peint, ainsi que le pouvoir de domination qu’ils prennent face à leur spectateur.

In memory of George Dyer, 1971

Le Verdict

Nous arrivons au bout de ce premier article sur une exposition. Je suis très heureuse que cet article soit celui sur Bacon car il est une des révélations artistiques de cette année dans mon cas personnel. C’est-à-dire qu’il m’a énormément surpris, plu, et inspiré. Ses œuvres peuvent sembler, certes, effrayantes, glauques, mais il le justifie assez bien lorsqu’il affirme que c’est par le chaos que l’on fait naître des images. Bacon cherche à nous montrer qu’il faut apprendre à vivre avec la cruauté de la vie ainsi que le fait qu’elle côtoie la mort à part égale. Son art incarne la brutalité du fait, le cru, l’aigu, le direct, l’influence surréaliste, une imagerie qui se veut précise et affectant notre vision du monde – et ça fonctionne plutôt bien. Ce concentré d’intensité que sont ses toiles nous offrent des points extrêmes du réalisme et c’est comme cela qu’il révèle tout son intérêt. C’est en le regardant sous tous ces angles que j’ai découvert un discours profondément puissant et envoûtant.

J’ai donc appris à aimer Francis Bacon car il m’a offert une façon nouvelle de développer ma réflexion à l’encontre d’un artiste. Il m’a poussé à accentuer davantage mon esprit critique, ce que somme toute, nous devrions tous faire un peu plus de temps en temps. Pour ceux qui auraient l’occasion d’aller le voir, n’hésitez plus, et foncez.

Je vous laisse avec cette citation que personnellement, je trouve géniale. Elle prolonge en quelque sorte ce que je viens de développer et désacralise assez ce que c’est que d’être un artiste :

Pour pouvoir être peintre, il faut savoir être indifférent à l’idée de se rendre ridicule.

Francis Bacon

A méditer.

***

J’espère que cet article vous a plu, n’hésitez pas à donner votre sentiment en commentaire ou bien à me rejoindre sur instagram @pepperdwyer. Dites moi avant tout si ce genre d’article vous plaît afin que je puisse (ou non) en faire d’autres !

Pepper.

7 commentaires

  1. Marion

    Alors j’adore le ton que tu emploies et c’est d’ailleurs pour ça que j’adore te suivre sur Instagram, et là pour le coup j’ai direct accroché avec le début de l’article car je m’identifies à mort avec le toi du “avant Bacon” hahaha ! Tout cela pour dire que bah du coup j’ai bien envie de descendre à Paris me faire un avis 🙄

    Aimé par 1 personne

    1. Pepper Dwyer

      Merci beaucoup pour ton commentaire Marion 🥰 je suis vraiment contente que tu arrives à t’identifier parce que c’est complètement le but de ce genre d’articles ! Merci pour tes mots et ton soutien ça me fait chaud au cœur ❤️

      J'aime

  2. JulieG

    Merci pour ton retour sur cette exposition que je j’irais pas voir. Je trouve ça intéressant d’avoir le ressenti sur les oeuvres, l’artiste mais aussi sur ce qu’est l’exposition aussi car elle est sensée servir les oeuvres. J’avoue que parfois on se sent oppressé par une mauvaise coordination oeuvres / fond ce qui gâche la visite.
    Je pense que je n’accrocherais quand même pas à l’oeuvre de Bacon … je ne me sens pas trop englobé dans ce qu’il fait.

    Aimé par 1 personne

    1. Pepper Dwyer

      Merci beaucoup pour ton message ! Je comprends totalement qu’il reste difficile de l’apprécier pour ceux qui ne se sentent pas à l’aise. Surtout si tu n’as pas l’occasion d’y aller ! J’essaye avant tout de donner envie de découvrir de nouvelles choses et de considérer une expo dans son ensemble (merci de l’avoir noté ☺️). Mais bon, les goûts et les couleurs de chacun font que les avis continueront de diverger, et fort heureusement !

      Aimé par 1 personne

      1. JulieG

        Oh oui tout à fait ! Je pense que l’art est d’autant plus subjectif que c’est difficile d’aimer tout. En tout cas j’aime aussi l’idée d’aller vers ce dont on se sent moins proche et tenter des artistes vers lesquels on irait pas forcément.

        Aimé par 1 personne

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